Mozart : Cosi Fan Tutte

par Maxime Ohayon Email

Cosi Fan Tutte
Dramma giocoso en 2 actes de Wolfang Amadeus Mozart
Livret de Lorenzo Da Ponte


Direction musicale, Thomas Hengelbrock
Mise en scène, décors et lumières, Philippe Arlaud
Balthasar-Neumann-Ensemble

Così fan tutte ou la science du bonheur

Così fan tutte est un savant mélange de comédie d’intrigue, d’opera seria et d’opera buffa. En même temps, il apparaît comme l’opéra le plus français de Mozart.

Propos de Philippe Arlaud. Tout d’abord la référence à Marivaux, et nous pensions surtout à La Dispute, est évidente au point que les deux œuvres mériteraient d’être toujours mises en regard. Ensuite, Mozart pose les problèmes humains abordés par les Lumières et particulièrement la question du choix des modèles de vie. Tout ceci se déroule en vase clos, selon les lois scientifiques et analytiques de l’expérimentation.
Dans cet univers confiné, il nous a semblé impossible de camper des situations un tant soit peu réalistes. Le décor, la nature, les objets participent de cette même impossibilité, car c’est en s’éloignant de l’idée de vérité, dans le mensonge ou l’illusion qu’a le plus de chance de surgir la vérité, celle des personnages. L’espace scénique, en blanc et tons pastels, permet la coexistence de plusieurs aires de jeu.

L’orchestre, l’espace privé de Don Alfonso, l’avant-scène, espace de la spéculation, du mensonge, dans le cadre de scène, renforcé pour mieux circonscrire le point de vue sur l’expérimentation, celui de la métaphore et du rêve, la scène, espace de l’expérimentation et de la mer, espace de l’infini.
Pour revenir à la vérité dont nous avons déjà parlé, elle n'est pas celle que l'on attendait. Même Don Alfonso peut se sentir embarrassé face à une situation imprévue lorsqu'il assiste à la naissance de deux nouvelles relations amoureuses, vraies celles-là, révélatrices de profondes motivations.
La science aurait-elle mis en évidence une étincelle de bonheur ? Don Alfonso, qui incarne la froideur et l'objectivité de la science, ne peut rester insensible à cette irruption soudaine de l'humain. Dans la mécanique implacable de l'expérimentation vient se glisser l'érotisme, la tendresse, le désarroi des personnages sondés.
Et la musique est là pour passer de l'un à l'autre, pour échafauder au-dessous du texte, au- dessous de la partie visible et quantifiable de l'expérience, des réseaux d'affects imprévus et qui échappent à toute forme de rationalisation.
Don Alfonso regarde et, sous couvert d'objectivité, il laisse faire, il prolonge un jeu de la cruauté qui le fascine plus qu'il ne le fait souffrir.
Le choix d'un Don Alfonso jeune et pétri de savoir livresque nous a paru intéressant, non seulement par la relation d'intimité qu'il peut entretenir avec les deux garçons, mais aussi parce qu'il peut se sentir exclu de ce jeu de l'amour, de cet amour qui se joue des nouveaux couples et à la fois les révèle dans une plénitude qu'un final heureux, après être revenu au point de départ, ne pourra jamais faire revivre.
Il nous a semblé intéressant d'imaginer un Don Alfonso qui finirait triste. Du mensonge qu'il a mis en scène est née une vérité qui a raison de tout et lui fait mal, lui qui peut-être n'a jamais aimé et n'aimera jamais.
Tout à coup, l’objet étudié se retourne et observe celui qui l'étudie. De ce renversement des rôles peut naître une profonde remise en question qui ne concerne plus seulement Don Alfonso, mais nous, hommes et femmes d'aujourd'hui.
Aujourd'hui que les histoires d'infidélité ne font plus rire, nous sommes peut-être plus proches de ce 18ème siècle, plus à rnême de comprendre le véritable message de Così fan tutte.
Comme le montre Despina, personnage terrien par excellence, lorsqu'elle prend parti pour la vérité, il faut laisser faire, laisser les choses aller dans le bon sens.
Une leçon d'amour et d'authenticité qui nous exhorte à mettre en application la seule morale encore possible aujourd'hui : soyez vrais !

Genèse de l’oeuvre

On sait très peu de choses sur les conditions de l'écriture de Così fan tutte, si ce n’est que pour la première fois Mozart ne choisit pas son sujet mais se le voit imposé par l'empereur qui, suite à l'immense succès des Noces de Figaro quelques mois auparavant, lui demande de mettre en musique une anecdote qui courait dans les salons viennois et relatait une histoire vraie survenue dans la ville de Trieste. Mozart est alors compositeur de la Chambre Impériale et Royale, Il est à ce poste le successeur de Gluck.
La partition semble avoir été écrite très rapidement, entre novembre et décembre 1789, comme le prouvent toutes sortes d'abréviations, procédé peu fréquent chez Mozart. Il retrouve pour la troisième fois le librettiste Da Ponte, poète à la cour de Vienne et à ce moment-là gestionnaire du Théâtre de l'Opéra où se produisaient les musiciens italiens.
La commande de l'empereur arrive dans une période tourmentée. La charge qu'occupe Mozart à la Cour de Vienne ne lui permet pas une vie décente. Constance est malade et vient de donner naissance à une petite fille qui mourra quelques heures après sa naissance. Elle doit partir en cure à Baden.
A la fin du mois de décembre, il organise une lecture de la partition en présence de Franz Joseph Haydn. L'oeuvre sera créée au Burgtheater le 26 janvier 1790. L'accueil du public fut cordial et il fallut la période de deuil, décrétée suite à la mort de Joseph Il le 20 février, pour mettre fin aux représentations. L'oeuvre aura été jouée 5 fois. Jugé trop froid et intellectuel par les romantiques, il faudra attendre le 20ème siècle pour voir renaître l’ouvrage.


Mozart, Così fan tutte
Drama giocoso en deux actes
Livret : Lorenzo da Ponte
Coproduction avec l’Opéra de Nancy et de Lorraine & le Théâtre de Caen
Direction : Thomas Hengelbrock
Mise en scène et décors : Philippe Arlaud

Balthasar-Neumann-Ensemble
Chœurs de l’Opéra de Nancy et de Lorraine
En italien surtitré en allemand

Fiordiligi, dame de Ferrare, sœur de Dorabella - Fiorella Burato, soprano
Dorabella, dame de Ferrare - Annely Peebo, mezzo-soprano
Despina, camériste de Fiordiligi & de Dorabella - Maryseult Wieczorek, soprano
Guglielmo, officier, fiancé de Fiordiligi - Christian Gerhaher, baryton
Ferrando, officier, fiancé de Dorabella - Marcel Reijans, ténor
Don Alfonso, vieux philosophe - Georg Nigl, basse
Des soldats, des serviteurs de marine, les invités aux noces, le peuple


Festival International d'Été
2 & 4 septembre 2000, 20h